Obock, Djibouti, Oim- « J’ai tout perdu », confie Misrah, qui tente de raconter le plus traumatisant des événements – être témoin de la mort de ses trois enfants. Cette Ethiopienne de 27 ans, son mari et leurs enfants, Aziza, cinq ans, Rachar, trois ans, et Ikram, deux ans, ainsi qu’au moins 55 autres migrants et réfugiés se trouvaient à bord d’un bateau contrôlé par des passeurs traversant le golfe d’Aden depuis le Yémen vers la Corne de l’Afrique via Djibouti, le 12 avril.Surchargée et voyageant en pleine nuit, l’embarcation a chaviré sous le poids de ses passagers. Seize enfants, dont ceux de Misrah, et au moins 44 migrants et réfugiés se sont noyés, piégés sous le navire. Elle et son mari Abdul Basit font partie des 14 survivants. S’exprimant par l’intermédiaire d’un interprète, Misrah trouve la force et le courage de décrire les moments qui ont précédé la tragédie. « Alors que nous approchions de la côte djiboutienne, le bateau a commencé à se disloquer », se souvient-elle. « Mes enfants dormaient lorsque le bateau s’est retourné. Je tenais Ikram dans mes bras. Je savais que je pouvais nager. C’est comme ça que j’ai survécu. Malheureusement, ce ne fut pas le cas pour mes enfants. Ils étaient trop jeunes ; la mer était trop agitée ».Seule, Misrah a nagé jusqu’au rivage, puis s’est rendue à pied, avec l’aide d’un automobiliste de passage, jusqu’à la ville d’Obock, à Djibouti, où elle a rencontré le personnel du Centre de réponse pour les migrants de l’Organisation internationale pour les migrations (Oim). « On m’a donné un téléphone pour appeler ma mère et je me suis sentie mieux. Plus tard, ils m’ont également aidé à localiser mon mari, qui a heureusement réussi à rentrer en Éthiopie », raconte Misrah. « Les membres du personnel s’occupent de moi, ils essaient de me rassurer. Je voudrais voir ma mère ; elle est la seule à pouvoir me réconforter en ce moment », a-t-elle confié à l’Oim.Misrah a quitté sa maison de Derdawah, en Éthiopie, en 2012, pour trouver du travail. « Je voulais prendre soin de ma famille, de ma mère et de mes frères et sœurs », explique-t-elle avant d’ajouter : « J’ai réussi à me rendre à Djibouti où je travaillais comme femme de ménage. Grâce à l’argent que je gagnais, j’ai pu financer la traversée en bateau vers le Yémen ».Des milliers de migrants originaires d’Éthiopie entreprennent chaque année le même périple en direction du Yémen en passant par Djibouti, dans l’espoir de rejoindre le Royaume d’Arabie saoudite où les opportunités de travail sont meilleures et où les revenus sont plus élevés que chez eux. D’autres, comme Misrah, ont l’intention de rester au Yémen où, avant le conflit et la pandémie actuelle, il y avait des opportunités pour les travailleurs migrants. Historiquement, il y a toujours eu des allers et venues entre le Yémen et la Corne de l’Afrique.Misrah a lentement construit une nouvelle vie dans la ville d’Aden, trouvant du travail comme femme de ménage. En 2014, elle a épousé Abdul Basit, et ils ont fondé une famille. « J’aimais ma vie au Yémen », déclare Misrah.Lorsque la mère de Misrah est tombée malade en Éthiopie, elle s’est sentie obligée de rentrer et de s’occuper d’elle. Son mari était inquiet pour la sécurité de Misrah et réticent à ce qu’elle voyage seule. Finalement, ils ont décidé de voyager ensemble en famille.Comme la plupart des migrants irréguliers de la région, ils n’avaient aucun document officiel de séjour au Yémen ni les papiers nécessaires pour retourner en Éthiopie et ont été contraints de payer 400 dollars à des passeurs pour se rendre du Yémen à Djibouti par bateau, la première étape du voyage vers l’Éthiopie. Souvent, ce voyage peut coûter beaucoup plus cher.L’année dernière, plus de 11 000 périples similaires ont été entrepris à bord d’embarcations en mauvais état par des migrants de la Corne de l’Afrique cherchant désespérément à rentrer chez eux depuis le Yémen. Certains, comme Misrah, rentrent pour des urgences familiales, tandis que d’autres avaient tenté sans succès d’atteindre l’Arabie saoudite. La Covid-19 a entraîné des restrictions de déplacement dans toute la Corne de l’Afrique et au Yémen, notamment un renforcement de la sécurité à la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite. L’Oim estime que plus de 32 000 migrants sont bloqués à travers le Yémen.Les conditions difficiles, notamment les arrestations et les détentions arbitraires, les enlèvements, la torture, la xénophobie et la stigmatisation et d’autres exactions auxquelles sont confrontés les quelque 2,7 millions de migrants bloqués à cause de la Covid-19 ont été identifiés dans un rapport mondial de l’équipe spéciale de l’Oim chargée des retours, en octobre 2020.Le personnel de l’Oim à Djibouti fournit à Misrah une aide psychologique et travaille avec l’Oim en Éthiopie pour l’aider à rentrer chez elle afin de retrouver son mari et sa mère. « Avant de quitter Djibouti, je veux dire au revoir à mes enfants. Je voudrais avoir l’occasion de pleurer sur leurs tombes avant de retourner en Éthiopie », dit-elle.Elle continuera à recevoir une aide psychologique de l’Oim en Ethiopie et, avec Abdul Basit, un soutien pour se réintégrer dans leur communauté et commencer à reconstruire leur vie. Mais Misrah confie que la perte déchirante de ses trois enfants, Aziza, Rachar et Ikram, ne s’effacera jamais. « Je veux que les migrants au Yémen comprennent que le voyage est trop risqué », dit-elle. « Je suis en vie, mais j’ai l’impression d’être morte ». Malheureusement, plus de 100 migrants sont morts dans des incidents similaires au large des côtes de Djibouti au cours des six derniers mois. Le mois dernier encore, 80 migrants voyageant de Djibouti vers le Yémen ont été jetés par-dessus bord par des passeurs, et plusieurs sont morts. A la fin de l’année dernière, au moins 50 migrants sont morts dans des tragédies similaires.

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