Quelques heures après l’annonce officielle du gagnant du Prix Goncourt 2021, la toile sénégalaise est entrée en ébullition. Le vainqueur de cette année, Mohamed Mbougar Sarr, d’abord vivement félicité, a été par la suite lynché par des internautes. Ce, après quelques publications qui renseignent qu’il a écrit un livre sur l’homosexualité au Sénégal.
Pour certains, il fait l’apologie de cette pratique interdite et décriée au «Pays de la teranga». Interpellé sur la question, l’écrivain a donné sa vision de la situation. 
«Qu’on lise ce qui a été écrit»…
«Je suis un écrivain et je tente de faire mon travail comme écrivain et cela peut entraîner des réactions, des incompréhensions dues à des choses que j’aurais pu écrire», explique Mbougar Sarr dans une interview accordée à E-Media.
Ainsi, il demande «simplement qu’on lise ce qui est écrit et qu’on sache lire aussi. Savoir lire, c’est quelque chose qui s’apprend». 
Néanmoins, le Goncourt 2021 précise qu’il «respecte toutes les opinions, tant qu’elles s’expriment dans le respect. Et le respect de ma liberté». Le jeune auteur de 31 ans confie qu’il comprend parfaitement que des critiques puissent être faites sur son livre et accepte cela.

«Nous sommes fiers de le féliciter», Françoise Corréa, Professeur de latin à l’Ucad 
Heureusement, les critiques n’ont pas été que négatives. Pendant que certains internautes s’égosillaient pour descendre le nouveau lauréat, d’autres le défendaient. Pour eux, ceux qui le critiquent sont partis vite en besogne.
«Le bon dans l’euphorie du Prix Goncourt, c’est que nous-mêmes, qui n’avons pas pu terminer la lecture d’un roman depuis 2000, on a encore la capacité et le talent de lire 421 pages en moins de 24 heures et de s’ériger en critique littéraire. Mieux, on en y voit une ‘’arnaque’’, l’auteur nous berne. Le digne fils du pays, la fierté, devient aussitôt le traitre. Ayons la patience de lire l’œuvre, pour pouvoir la critiquer», écrit M. S. F., journaliste dans un média de la place.
Pour Françoise Corréa, Professeur de latin, les internautes critiquent «un texte qui parle très profondément de notre relation justement avec la fiction, un roman qui s’épanche justement sur la difficulté à prendre la parole.  La prise de parole nous expose, donne à toutes et tous des droits sur nos pensées les plus profondes. Mais c’est une lourde responsabilité de dénier ainsi une œuvre humaine, de publier partout des anathèmes au nom de la pensée unique. Vous faites de la dictature et ça, c’est une mesquinerie gratuite tout simplement». 
Sous ce rapport, elle fait savoir que «la race des lecteurs, nous qui avons lu tous les romans de Mbougar, même ‘’Les purs hommes’’ avec un plaisir toujours grandissant, sommes fiers de le féliciter en disant : le meilleur reste à venir».
Promotion de l’homosexualité ou amalgame ?
En 2018, Mohamed Mbougar Sarr sort un livre : «De purs hommes». Il est présenté comme le premier roman francophone africain à aborder de manière frontale la question de l’homosexualité. On y retrace l’histoire de Ndéné Guèye, jeune professeur de lettres, qui visionne une vidéo virale où le cadavre d’un homosexuel est déterré puis traîne hors d’un cimetière, par une horde de gens en colère. Mbougar y dépeint la manière dont la société sénégalaise perçoit et vit l’homosexualité.
C’est ce roman qui a causé l’ire de certains internautes sénégalais. D’ailleurs, d’aucuns, suivant la masse, l’ont confondu avec celui qui a été primé, «La plus secrète mémoire des hommes». 
N’empêche, les pourfendeurs de Mbougar sont catégoriques : «Il a été primé pour avoir exprimé une position en faveur de l’homosexualité, à travers ‘’De purs hommes’’.»
«Les gens ont le droit de s’interroger», Mass Seck
«Un grand prix n’est pas un paravent contre la critique populaire, quand des éléments lui font douter de l’évidence». C’est l’avis de l’activiste et réalisateur Mass Seck.
Comme il le fait savoir souvent, il estime que «le cinéma ainsi que la littérature d’ailleurs, ne sont pas que du divertissement. Ce sont de puissants moyens d’influence des masses pour des changements sociaux profonds en son sein. Le Soft Power».
Dès lors, Mass Seck se demande si «la prise de position très claire de Mbougar adoubé par Hamidou Hanne (chronique au «Monde») au sujet des LGBT, serait-elle un catalyseur pour gagner ce prix ? Les gens ont le droit d’interroger quand un doute pointe le bout du nez».
L’Ong Jamra est aussi monté au créneau et appelle à la vigilance. D’autant plus que depuis 1903, ce prix n’a jamais été remis à un Africain (au sud du Sahara).
Pour rappel, le roman qui a été primé retrace une enquête menée par un jeune écrivain africain, Diégane Latyr Faye. Il est sur les traces d’un mystérieux auteur, surnommé en son temps de «Rimbaud Nègre». 
Pour un lecteur qui s’est exprimé de manière anonyme, «le texte est ardu et complexe, mais c’est un bonheur de suivre le chemin de Diégane.  Une réflexion autour de la littérature, de la création, du plagiat. De la place des écrivains noirs dans la création littéraire à travers le monde».
Pour la critique littéraire Cécile Peronnet, Chercheuse en littérature américaine et Lectrice chez Albin Michel, ce roman «est une quête à cheval sur des décennies de révolutions et de guerres, entre France, Sénégal et Argentine. Les récits des uns s’imprègnent des guerres des autres. Fidèle recension de la vie humaine, aussi complexe soit-elle».

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